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Apprendre à expirer

Il y a dans Until the End of the World de Wim Wenders une scène qui me hante en ce moment. Claire, jouée par Solveig Dommartin, a accès à une machine qui enregistre et rejoue ses propres rêves — et elle ne peut plus s’arrêter de regarder. Sur l’écran de l’appareil futuriste, on aperçoit toute brouillée l’image de personnages mal définis qui semblent évoluer sur une lagune. Une image qui ne nous raconte rien, mais qui pour Claire, est tout. Je m’y projette facilement, sur cette plage déserte, muni de mon petit écran, un outil que j’ai passé ma vie à manipuler avec fascination, mais qui, tant qu’il m’obligeait à utiliser sa langue primitive, m’autorisait à garder une certaine distance. Aujourd’hui, cet écran ne parle pas seulement ma langue, il domine le langage. Il me comprend, me répond; mieux: il anticipe mes pensées, il me surprend chaque jour davantage. Depuis toujours j’imagine des systèmes: pour organiser mes pensées, pour organiser ma vie, prioriser mes objectifs, pour communiquer, apprendre et approfondir les nombreux domaines qui me passionnent. Et aujourd’hui, à peine formulés, ces systèmes se mettent à prendre vie.

Là, progressivement la frontière s’estompe. Ne reste que la boucle incessante de nos interactions. Claire ne pouvait plus s’arrêter de regarder, fascinée, les reflets de son inconscient. Elle n’avait plus besoin de manger. Je n’arrive plus à respirer. J’hyperventile, comme on dit. Littéralement – c’est extrêmement désagréable. J’ai tiqué sur une expression qui circule aujourd’hui sur les réseaux, « AI Brain Fry », une expression qui résonne profondément avec ce que je vis.

Hyperventiler, c’est prendre trop d’oxygène. C’est « suffoquer d’abondance ». Les mains picotent, la vision se rétrécit, la tête tourne. Et l’instinct hurle d’inspirer encore plus fort, ce qui aggrave encore le phénomène, dans une boucle sans fin. Le remède est le geste le plus simple et le plus difficile qui soit : expirer. Lentement. Longuement. Laisser sortir. Une vie de compétences accumulées, de constructions mentales, d’envies d’apprendre, de découvrir et de construire se sont, en l’espace de quelques mois, concentrées en un point. Et d’un coup, je prends conscience que je suis en apnée. Il faut maintenant réapprendre à souffler.

Dans Until the End of the World, c’est Eugene (Sam Neill), l’écrivain du film, qui sort Claire de sa boucle — en lui donnant à lire le roman qu’il a écrit sur elle. C’est un peu ce que je fais ici, en publiant ce petit passage de mon livre à moi.